Mardi 20 mai 2008

Les chaînes tombèrent à terre avec un bruit sourd.

La porte d'ébène s'ouvrit.

N'attendant pas une seconde de plus, elle s'élança, tandis que les flammes embrasaient le manoir tout entier, l'illuminant de lueurs virevoltantes.

Partout les esclaves prenaient la fuite, profitant de l'attaque.

Elle sortit dans les jardins assoupis, et courut jusqu'à la muraille couverte de lierre.

Sous le ciel ocre, l'opulente demeure n'en finissait plus d'agoniser, crépitant de douleur de d'amertume, accompagnée des cris de rage que poussait le Duc. Les riches teintures, les meubles de bois massif, les robes de soie de la duchesse disparaissaient tandis que quelques miliciens tentaient encore vainement de retenir les fuyards.

Les soldats avaient déjà envahi la moitié de la ville, se déversant dans chaque ruelle, tuant chaque être vivant, répandant dans leur sillage pleurs et souffrance…

 

Ils savaient…

 

Depuis plus d'un an, les habitants de Rosaria s'attendaient à cette offensive mais les dirigeants avaient ignoré la menace...

Le manoir s'embrasa violemment, et des explosions se firent entendre: l'aile consacrée à l'armement venait de prendre feu elle aussi. Bientôt, la demeure allait exploser, emportant avec elle l'oligarchie rosarienne.

 

Même si ceux qui nous ont oppressés sont tués…

Qu'adviendra-t-il de la cité une fois la bataille achevée ? Sera-t-elle occupée, détruite ?

 

Amaigrie par la dure vie d'esclave, vêtue de la tunique noire et sale des aides de cuisine, elle paraissait presque inoffensive. Pourtant, l'épée courte qu'elle portait à la taille lui permettrait de se défendre en cas de danger. Elle scruta les environs de ses yeux mordorés, remis une mèche de ses épais cheveux famboyants en place, et escalada la muraille.

Il lui fallait quitter la ville au plus tôt.

 

Où? Comment?

Les chevaux ne sont pas assez discrets, et passer par l'intérieur de la cité me conduirait à la mort...

 

Elle entendit un miaulement au-dessu d'elle.

En levant la tête, elle apercut un immense félin aux ailes noires...

 

Les fenrïr...

Voilà l'idée...

 

 

ù        

 

 

La lune était voilée par le zéphyr.

Partout on entendait des hurlements, au milieu de la fumée et de la cendre, acompagnée des entrechocs des armes. Les combats continuaient dans le quartier commercant, maintenant que les autres n'étaient plus que des charniers.

Les soldats de Rosaria, entraînés au combat rapproché avaient rapidement été mis en déroute par l'armée adverse, laquelle avait semé la zizanie avec ses archers et quelques magiciens. Les rangs avaient été tailladés puis enfoncés par les guerriers lourds armés de glaives.

En disciple de l'air, Erios avait tué quelques archers perchés sur les hauteurs et trop confiants mais quand les premiers rangs furent tombés, il s'enfuit.

Erios courait dans les décombres, il piétinait les cadavres, écrasait les membres qui traînaient ça et là, respirant l'odeur funèbre qui se dégageait de la cité.

 

Vivre… Je dois vivre…

 

Ce n'est pas le moment de mourir ici, et surtout pas maintenant…

Rosaria est condamnée, je ne me battrais pas pour une gloire posthume...

 

Le mage leva la tête.

Le zéphyr était si grand qu'il semblait recouvrir le ciel.

La coque d'aurichalque bleutée de l'aéronef luisait étrangement sous la lumière des flammes, lumière qui rendait encore plus menaçants les canons pointés sur la cité…

 

Si le feu est lancé, il ne restera même plus des ruines, il n'y aura que le néant…

 

Les fenrïr… Si j'en trouve un… Je peux m'en sortir vivant…

 

Il se remit à courir

 

 

ù        

 

La lame pénétra la chair.

Une rivière pourpre se répandit sur les dalles de marbre du temple.

Kaïn rengaina son épée et regarda le prêtre dont les yeux de jais exprimaient un profond dégoût.

-                 Comment avez-vous pu oser… Dans l'enceinte sacrée du temple, vous êtes fou ? Lui demanda le religieux.

-                 Auriez-vous préféré mourir ? Si la mort vous répugne tant, la prochaine fois, je laisserai les soldats vous tuer.

-                 Insolent !!!

Le mercenaire lui jeta un regard méprisant.

 

Quel ramassis de crétins, tous autant qu'ils sont...

 

-                 Peut-être. Bien, si vous n'avez plus besoin de moi, je me retire… Dit-il en exécutant une courbette.

-                 Attendez, Kaïn ! Dit un autre homme, un vieux mage noir de peau, vêtu de la robe des Hauts Prêtres.

C'était celui qui l'avait engagé déjà à plusieurs reprises, pour éliminer des religieux un peu trop fervents et jugés "dangereux".

Il appréciait tout particulièrement l'hypocrisie criante du personnage qui, tout en prônant la tolérance et l'amour universel, faisait tuer tous ceux qu'il considérait comme fanatiques…

-                 Il y avait longtemps, sire Goliath, dit Kaïn.

Le vieux mage lui rendit son regard ironique.

Les deux hommes se dévisagèrent quelques secondes.

 

Je sais, Goliath, ma tête pleine de cicatrices ne vous revient pas à toi et tes comparses... Masi que veux-tu? On ne peut pas être mercenaire et beau garçon, ça n'existe que dans les romans...

 

-                 J'aimerai que vous me fassiez quitter Rosaria au plus vite, et de vous assurer que j'arrive en vie à la capitale. Bien entendu, je vous payerai comme il se doit, lui demanda finalement Goliath.

Kaïn savait qu'avec Goliath, il gagnerait énormément d'argent, peut-être même l'équivalent de plusieurs contrats habituels… Il accepta presque tout de suite la proposition.

Les deux hommes quittèrent rapidement le temple et les religieux héberlués, et s'enfoncèrent dans les ruelles sombres de Rosaria.

 

ù        

 

Les soldats la poursuivaient.

Sirenia accéléra encore sa course, tout en sachant pertinemment qu'elle serait rattrapée puis tuée.

Déjà les muscles de ses jambes la brûlaient, les larmes de peur emplissaient ses yeux, ses pas devenaient de plus en plus lents tandis que toute son énergie la quittait.

Elle sentit seulement le sol se dérober sous ses pas puis vacilla et tomba…

 

Je ne les sèmerai pas, aaah…

Ai-je au moins une arme sur moi… ?

Une épée, je ne sais même pas la tenir...

 

Combien sont-ils ? Une demi-douzaine au moins…

Jamais je ne pourrai m'en sortir vivante…

Aaaah…

 

Je n'arrive même pas à bouger…

Les coups de fouet d'hier m'ont plus meurtrie que je ne le pensais…

 

 

Elle sentit une main agripper sa tête puis la relever.

Le soldat lui parlait dans un dialectique inconnu, mais les gestes qu'il avait ne laissaient planer aucun doute sur ses intentions.

Sirenia sentit monter en elle une vague de peur incontrôlable.

 

Non, non, non !!!

Je n'ai pas obtenu cette liberté tant chérie pour devenir à nouveau la chose de quelqu'un !!!

 

Le soldat était en train de la retourner pour la chevaucher, sous les rires de ses compagnons. Elle saisit l'occasion pour dégager un genou et le frapper violemment à la poitrine.

Le souffle coupé, il resta immobile quelques secondes, et elle en profita pour attraper l'épée courte encore pendue à sa taille et lui trancher la gorge, sans même réflechir.

 

Mais qu'est-ce que je fais ???

 

ù        

 

Une vive lumière rouge émanait du zéphyr.

Erios pénétra dans l'écurie, et chercha un fenrïr qui n'aurait pas pris la fuite.

 

Ce n'est pas bon…

Si je ne me tire pas d'ici vite, je vais finir en cendres…

 

Il entendit un miaulement, alla vers le fond de l'écurie, et le trouva.

C'était un jeune fenrïr, un mâle, à voir les deux cornes noires qui poussaient sur sa tête. Son pelage brun foncé et ses yeux ambrés en faisaient un animal d'une beaté rare, sans compter ses ailes noires aux reflets cuivrés. Le félin ouvrit ses ailes et poussa un rugissement d'excitation.

Erios le libéra puis l'enfourcha mais, lorsqu'il voulut sortir, il tomba nez à nez avec un autre homme.

 

ù        

 

Le ciel était de plus en plus écarlate, et cela préoccupait beaucoup Kaïn.

Bien qu'il n'éprouvât pas la moindre considération pour sa propre vie, il ne souhaitait pas quitter ce monde sans avoir pris quelque vengeance personnelle. Et puis, l'éternité ne valait pas le train de vie dont il bénéficiait sur la terre.

Il avança encore, forçant l'autre homme à reculer.

-                 Pardonne cette intrusion, mais je nécessite deux fenrïr, ou le tien à défaut, peux-tu me les donner, l'ami ? Demanda-t-il au jeune homme.

Celui-ci était manifestement terrifié.

C'était, d'après sa tenue, un mage, il ne devait pas dépasser la trentaine, il était relativement grand,mais pas très impressionnant, du fait de sa peau très pâle et de ses yeux gris terne.

Sans attendre sa réponse, Kaïn le bouscula et s'empara du fenrïr et s'en alla regarder s'il en restait encore un ou deux.

Il entendit un doux miaulement, jeta un œil dans un des compartiments et vit une très jeune femelle. Elle avait déjà développé ses ailes mais il était peu probable qu'elle puisse emmener son cavalier au-delà d'un mile ou deux.

 

Ma philantropie me perdra

 

-                 Tiens, il en reste une là-bas, bonne chance à toi, dit-il à Erios en quittant les lieux.

 

ù        

 

 

Les soldats autour réagirent aussitôt en se précipitant sur elle

Sirenia jeta le cadavre sur deux des assaillants puis repartit pour s'enfuir le plus vite possible.

Elle fut presque instantanément rattrapée par un autre qui la fit trébucher.

Elle se débattit, puis ne ressentit plus rien que la douleur.

 

Que… Ce sang… Mais…

Mon bras !!!

 

Le bras qui tenait auparavant l'épée gisait un peu plus loin, pendant que son sang coulait à flots sur la terre.

 

Que c'est pathétique…

 

Elle ferma lentement les yeux, se préparant à la mort.

Le soldat déchira ses vêtements imprégnés, tandis que les autres la maintenaient, la frappaient, la griffaient.

 

Elle sentit la lame pénétrer son ventre, et senti la vie quitter son corps.

 

Puis tout s'arrêta.

Une vague de chaleur enveloppa tout, et seule resta l'obscurité.

 

ù        

 

 

La lumière rouge avait englobé toute la ville.

Kaïn talonna le fenrïr pour qu'il accélère.

Goliath ne pouvait détacher ses yeux de l'immense sphère rouge.

 

Pourquoi tout cela ?

Rosaria n'a jamais été belliqueuse, ce n'était pas un danger…

 

ù        

 

La sphère explosa, créant une vague destructrice.

La fenrïr était vraiment trop jeune.

Erios la talonna de nouveau, possédé par une terreur indicible.

 

Survivre, survivre, survivre !!!

 

Il vit la forêt défiler à une vitesse incroyable sous ses yeux, tandis que l'onde de choc le poursuivait.

La jeune féline semblait de plus en plus mal en point, tant et si bien qu'elle finit par vaciller et chuter.

Erios eut juste le temps de voir une ville au nord, puis la fenrïr plongea dans une rivière.

Publié dans : Chapitres
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